Une potence du rire

Coup d’estoc, insinuation parodique, croquis cinglant : cela fait longtemps que les images satiriques se lancent, en France, à l’assaut du politique et de la religion. Avec un souci, désacraliser toute forme de majesté. Un caricaturiste, c’est d’abord cela. On le voit clairement ces jours ci. C’est un crayon dressé contre tout vertige de grandeur. Par voie de presse, de feuille volante, parfois d’un simple coup de craie sur un mur, cette révolte graphique en appelle à redéfinir ce qu’est le sens même de l’espace public. Une pratique qui a pris nous invite à réfléchir à ce qu’est la caricature en démocratie. Un art qui tient à distance toute résurgence des théâtres de l’absolu. D’où l’excès. D’où l’outrance. Ils ne sont pas gratuits. Ils sont là pour déformer. Tantôt pour informer, tantôt pour réformer. Cette caractéristique s’est superbement incarnée à Paris. Et déjà dans la goguette, cette tradition frondeuse – goguer est un ancien mot pour dire moquer –. Elle imprègne jusqu’au dessin de presse. Une façon de rire qui a pris corps dans le monde de la barrière et du cabaret, par l’éclat de la chanson et du « coup de gueule » lithographique. Un rire de lèse-majesté dont Hara-Kiri/Charlie Hebdo se voulait l’héritier.

Si réputations et pouvoirs tentent de s’en protéger, c’est parce que, ainsi définie, l’image se veut sarcastique. Il ne faut pas s’y tromper. Ces vignettes n’ont rien d’inoffensif. Si le métier de dessinateur est fréquemment accusé de salir ou malmener, sinon même de déstabiliser, ce n’est pas sans raison. Il prétend faire voir ce qui ne doit pas se laisser voir. A regarder le sacré dans des formes volontiers insolentes. L’histoire des arts graphiques l’a montré depuis longtemps. Dans la forêt des caricatures du XIXe et XXe siècles, elle a découvert l’importance d’une disposition, ressort de la jovialité de l’esprit. Dans les images de Daumier, Gavarni ou Gill, jaillissent plus que des lazzis de barricade. En elles, une liberté a trouvé refuge. Celle que des centaines de milliers de dessin d’actualité, comme un essaim rageur, ont voulu depuis préserver par dessus tout. Celle-ci a pour nom, l’insolence. Une sentinelle de l’esprit critique qui ne consiste pas seulement à rire des grands ou des dogmes mais à mettre en scène une conviction : il n’y a pas de liberté d’expression dans une société si, pour un groupe social en son sein, une forme du sacré doit échapper au rire.

Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré, Marris : cette bohème satirique en portait témoignage. On doit pouvoir rire de tout, même si tous ne riront pas. Faire que la blague et la charge aient droit de cité : tel était leur conviction qu‘ils portaient chaque jour en bandoulière. Et déjà pour braver les convulsions du temps.

Attaque contre l’hypocrisie des puissants, dénonciation des rhétoriques mensongères, estocades contre l’égoïsme et les sentences d’institution : leurs croquis prétendaient aller sous les apparences. Pour retrouver un sens assimilé à une vérité fondamentale : celle que dissimulent les mises en scène de l’absolu, avec leur terrifiante notion de « blasphème » et leurs doctes portraits de majesté. Ces dessins leur opposait, eux, un autre regard. Et déjà sur l’homme et la fonction. En rappelant qu’il n’y a qu’un homme dans chaque fonction. Et souvent, un tout petit homme… C’est cette forme du rire qui faisait peur. Celle qui, depuis Aristote, se tient telle une parade contre ce qui est « honteux, laid ou vil ». Le 7 janvier 2015, des hommes ont voulu traquer ce rire. Pire, ils ont voulu le dresser au bout d’une corde. Plus que l’étrangler, il s’agissait de le jucher au bout d’une potence, là, dans une rue de Paris. Au vu et au su de tous.

Olivier Ihl